Vendredi 9 novembre 2007
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M. le président. La parole et à Mme Christiane Taubira, à qui je sais pouvoir faire
confiance pour respecter son temps de parole, qui est de cinq minutes. (Sourires.)
Mme Christiane Taubira. Monsieur le président, je vous ai senti parfois désespéré, ébahi sans doute par cette indiscipline exceptionnelle transformée
en règle ! Et je constate que c'est à la Guyane qu'il revient de vous donner le coup de grâce. (Sourires.)
Monsieur le secrétaire d'État, ancienne est la tradition qui veut que l'on confie le portefeuille de l'outre-mer à une personnalité qui ne s'était
jamais rendue outre-mer auparavant ou qui y serait passée en météore – ce fut le cas lorsque vous étiez ministre de l'aménagement du territoire.
Ce principe, si c'en est un, n'est pas nécessairement contestable, surtout s'il permet de faire rempart contre les réseaux agissants, les amitiés
pressantes, les gratifications opaques.
Dès ses premiers déplacements, le nouveau ministre prend la mesure de la disparité des territoires et de la complexité de sa tâche. Il en sort ébloui
et, je l'espère, un peu humble.
M. Victorin Lurel. Il paye de sa personne !
Mme Christiane Taubira. La différence est dans le style parce qu'il y a en commun cette ardeur déclarée de vouloir faire enfin notre
bonheur.
C'est dire, monsieur le secrétaire d'État, si vous êtes exposé à des intentions, à des propos qui chantent un air de déjà vu et déjà entendu. Mais,
nous aussi, nous sommes exposés au déjà dit et déjà entendu parce que le débat budgétaire est un exercice récurrent, répétitif, une besogne de ressassement. D'ailleurs, certains de mes collègues
ont dit que votre budget était le meilleur – en tout cas, ils l'ont laissé entendre – ce qui, par fidélité partisane, provoque des infidélités individuelles à l'égard de vos prédécesseurs.
D'autres, au contraire, prétendent que ce budget est au-dessous de tout, ce qui est exact mais injuste car tous les budgets ont été insuffisants par rapport aux besoins qu'il faut évaluer et
apprendre à trier.
M. Victorin Lurel. C'est vrai !
Mme Christiane Taubira. Quoi qu'il en soit, votre ministère couvre un peu plus de 10 % des interventions de l'État outre-mer. Nous savons le
Parlement malmené par les tendances hégémoniques de l'exécutif, mais il est une catégorie de parlementaires encore plus maltraitée, celle des ultramarins, invités pompeusement chaque année à
débattre de 10 % à peine de ce qui les concerne…
Plusieurs députés du groupe de l'Union pour un mouvement populaire. Toute la France est concernée !
Mme Christiane Taubira. …à charge pour chacun d'entre eux de démêler les subtilités d'autres missions pour y dénicher ce qui les regarde !
Votre budget provoque de surcroît un tropisme sur l'emploi aidé sans plus de FEDOM d'ailleurs, ainsi que sur le logement social.
Certes, la réforme de l'ordonnance de 1959 a éclairci
substantiellement ce qui, jusque-là, était sans doute un fouillis délibéré. Toutefois, monsieur le secrétaire d'État, quelles dispositions
envisagez-vous de prendre pour répondre aux remarques pour le moins sévères de la Cour des comptes sur la difficulté à identifier les actions et les dépenses confiées à la mission « Outre-mer » ?
Ce n'était pas vous, certes, mais la continuité de l'État fait que c'est à vous qu'il incombe d'y répondre.
Puisqu'il nous est donné de ne rencontrer que des ministres de l'outre-mer heureux, contents de leur budget, pleinement satisfaits de ces
augmentations mystérieuses même en période de vaches efflanquées, je veux simplement vous dire que, pour nous, l'essentiel n'est pas dans les 80 % de crédits reconduits pour faire tourner
l'administration. Les organismes sociaux, les bailleurs de l'immobilier social et les collectivités qui subventionnent l'État connaissent, comme nous, la réputation de mauvais payeur de l'État.
Et nous savons que les moyens accordés pour compenser la discontinuité territoriale sont dérisoires. Pourtant, il n'y a pas une question de stratégie économique qui échappe aux
ultramarins.
Comment exploiter les ressources naturelles, dont certaines ne sont pas renouvelables, sans exclure les natifs, détruire la nature, compromettre la
santé publique, ce qui est extrêmement important, ou appauvrir la collectivité, tandis que des entreprises privées s'enrichissent et essaient de ne pas contribuer aux charges communes
?
Comment veiller à ce que les activités d'État, notamment le secteur spatial, soient exemplaires en matière d'environnement, de santé, de formation ou
d'accès local à l'emploi ? Comment éviter que les privatisations de services publics tels que celui de l'énergie ne se réduisent pas à de simples transferts visant à dépouiller l'État, à « jeter
» du personnel sous toutes formes de prétextes et à « larguer » des obligations de production et de tarification ?
Qu'il s'agisse de la modernisation institutionnelle ou de la démocratie sociale, de la diplomatie ou de la géopolitique, les outre-mer subiront de
plein fouet les conséquences des accords de partenariat économique. Comment, sur des questions économiques ou de sécurité, l'orpaillage clandestin par exemple, faire œuvrer ensemble des nations
comme la France et le Brésil qui, dans le désordre actuel du monde, ont des intérêts aussi divergents ?
Sur les questions identitaires et culturelles, comment dénouer la tension entre la pression migratoire et notre tradition d'accueil, comment
affronter et corriger les désordres sans perdre ni nos principes, ni notre éthique, ni la conscience aiguë que nous avons de ce mælström que fut notre histoire, ni ce vif entêtement que nous
avons de continuer à exister collectivement et de nous rappeler à la connaissance de ceux qui font semblant de croire que nos territoires étaient des terres vierges, sans peuple et sans histoire
?
À toutes ces questions, l'outre-mer peut apporter des réponses.
Monsieur le secrétaire d'État, pour être attrayant, votre budget doit être le levier d'une action publique coordonnée entre l'État et les
collectivités.
M. le président. Madame Taubira…
Mme Christiane Taubira. Je termine d'une phrase et demie, monsieur le président !
M. le président. Je vous accorde une phrase un quart ! (Sourires.)
Mme Christiane Taubira. Servira-t-il à lutter contre les inégalités qui frappent aveuglément et principalement les femmes et contre les obstacles qui
bouchent l'avenir des jeunes qui ne peuvent aujourd'hui même pas bénéficier d'une formation rémunérée ?
Êtes-vous indifférent au courage, à la détresse et à la patience des hommes et des femmes de nos pays ? Allez-vous les laisser encore longtemps
macérer dans leurs difficultés, leurs rancœurs légitimes, dans ce désespoir taraudant qui finira par les rendre méchants, égoïstes, mesquins ? Nous n'en voulons pas. Ils sont furieux de regarder
des filières d'activité prospérer…
M. le président. Madame Taubira, vous m'aviez promis de ne prononcer qu'une phrase et demie...
M. Céleste Lett. C'est du Proust ! (Sourires.)
Mme Christiane Taubira. Encore un quart de phrase, monsieur le président !
Mme Christiane Taubira. Ils sont furieux de voir des privilèges se consolider et, surtout, leurs enfants partir sans espoir de revenir mettre leurs
compétences au service de leur terre natale.
C'est à cela qu'il faudra répondre, monsieur le secrétaire d'État, sinon vous n'aurez été que le squatteur temporaire d'une maison qui a si souvent
changé de périmètre, et, comme d'autres, vous n'aurez fait que passer ! (Applaudissements sur les bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche et du groupe de la Gauche démocrate
et républicaine.)
M. le président. Merci, madame Taubira, pour cette phrase interminable ! (Sourires.)
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